A SAMAIN ENFIN  
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au premier novembre

"Viande, bière, noix, andouille,
C'est ce qui est dû Samain,
Feu de camp joyeux sur la colline,
Lait baratté, pain et beurre frais."


Hibernica Minora

Ce n'est pas, heureusement, le seul document dont nous disposions car il est question de Samain dans de nombreux textes. Nous avons même, et cela en atteste l'importance, l'équivalent gaulois du nom irlandais dans le calendrier de Coligny: Samonios. Samain est à la fois en étymologie exacte et symbolique une "réunion" et la fin ou la récapitulation de l'été. Cependant, malgré le rapport analogique de Samain et du nom de l'été (sam), la datation au premier novembre ne fait aucun doute. SAMHAIN est encore le nom de novembre en irlandais moderne. Tout cela est confirmé par la définition triple du Glossaire de Cornac:

- Cetsoman "premier mai", cetsamain ou "premier mouvement du temps d'été";

- Samrad "été", sam en hébreu, sol en latin, d'où il est dit, samson sol eorum; samrad est donc la course (rad) accomplie par le soleil alors que sa hauteur et sa chaleur sont les plus agréables;

- Samfuin "affaiblissement de l'été, mort de l'été".

Le nom du premier mai est significatif selon cette définition étymologique: appartient à Samain, est de nature "samain" tout jour compris entre le premier mai qui marque le début de la saison chaude et le premier novembre qui en marque la fin. L'éthymologie est erronnée mais l'explication qui en est proposée règle définitivement le problème de la place de la fête dans le temps calendaire. Nous pouvons en outre, à bon droit, voir dans Samain la plus importante des fêtes irlandaises et celtiques.

Le premier argument est est que Samain est la date presque obligée de tous les événements mythiques ou épiques dont nous avons connaissance. Dans le récit fondamental de la Seconde Bataille de Mag Tured, c'est à Samain que le Dagda a, avec la Morrigan ou déesse de la guerre, - qui est aussi son épouse - un rendez-vous à l'occasion duquel elle lui promet de venir en aide aux Tuatha Dé Dannan:

"...Le Dagda avait une maison à Gleen Etin dans le nord. Il avait cependant rendez-vous de femme cette année-là, à la fête de Samain de la bataille à Gleen Etin. La rivière Unius de Connaught y gronde au sud. Il vit la femme en Unius, en Corann, se lavant, l'un de ses deux pieds à Allod Echae, c'est-à-dire Echumech, devant l'eau, au sud, et l'autre à Loscuinn, devant l'eau, au nord. Elle avait neuf tresses libres sur la tête. Le Dagda lui parla et ils firent une union. Le Lit du Couple est le nom de l'endroit à cause de cela. La femme qui est mentionnée ici est la Morrigan."

"...Elle dit au Dagda que les Fomoire toucheraient terre à Mag Scene et elle lui dit d'appeler les hommes d'Irlande devant elle au gué d'unius. Elle irait à Scene pour tuer le roi des Fomoire, c'est-à-dire Indech, fils de Dé Dommann. Elle lui enlèverait le sang de son cœur et les rognons de sa valeur. Elle montra ensuite ses deux mains remplies de ce sang aux troupes qui attendaient devant le gué d'Unius. Le Gué de la Destruction fut alors le nom de ce gué, à cause de cette destruction du roi"

Samain est aussi le moment où tout l'état-major des Tuatha Dé Danann se réunit pour préparer la lutte décicive contre les Fomoire et les événements courent d'une fête de Samain à l'autre. En mode mythique ils sont ininterrompus parce que, par rapport à eux, tout ce qui est soumis au temps est inexprimé et sans existence:

"...C'était une semaine avant Samain et chacun se sépara des autres jusqu'à ce que tous les hommes d'Irlande se rencontrassent la veille de Samain. Leur nombre était de six trente centaines, à savoir deux trente centaines dans chaque tiers".

Tel est encore le cas des événements qui jalonnent la maladie de Cuchulainn: le jeune héros ayant blessé, un jour de Samain, deux messagères du sid venues à lui sous la forme d'oiseaux, s'est endormi. Les messagères, après avoir repris leur forme humaine, le fouettent cruellement et il tombe malade. On le porte chez lui.

"...et il resta jusqu'à la fin de l'année en cet endroit sans parler à personne. Or, avant l'autre Samain, à la fin de l'année, des Ulates étaient autour de lui dans sa maison…Ils se trouvaient ainsi quand un homme vint vers eux dans la maison et s'assit en face du lit dans lequel était Cuchulainn".

Cet homme est le dieu Oengus qui vient donner au héros le conseil de se rendre dans l'Autre Monde, c'est-à-dire d'accepter l'invitation qui lui est faite. Et Cuchulainn guérit sur-le-champ.

Samain est avant tout une fête d'obligation, à l'universalité contraignante. Une telle fête se célébrait dignement:

"...Une assemblée était tenue par les Ulates chaque année, c'est-à-dire trois jours avant Samain, et trois jours après Samain, et le jour même de Samain. C'était l'époque où les Ulates étaient dans la plaine de Murthemne et ils tenaient l'assemblée de Samain chaque année. Il n'y avait rien au monde qui n'était fait par eux à cette époque, si ce n'étaient des jeux, des réunions, pompe et magnificence, bonne chère et banquet. C'est de là que viennent les trois jours de Samain dans toute l'Irlande".

ou bien encore:

"...Conchobar lui-même les servait à la fête de Samain à cause de la réunion d'une grande foule. Il était nécessaire de nourrir la grande multitude parce que tout homme des Ulates qui ne venait pas lors de la nuit de Samain à Emain perdait la raison et l'on dressait son tumulus et sa pierre le lendemain matin. Il y avait de grandes provisions chez Conchobar. Étaient marqués chez lui les trois jours de Samain et les trois jours après Samain par un festin dans la maison de Conchobar."

Quelques passages, au demeurant peu nombreux, font état de sacrifices ou d'offrandes à une idole:

"...Mag Slecht, d'où vient le nom? Ce n'est pas difficile. C'est là que se trouvait l'idole royale d'Irlande, à savoir Crom Cruaich, et autour d'elle douze idoles de pierre. Elle était en or et elle fut le dieu de tous les peuples qui avaient pris l'Irlande jusqu'à l'arrivée de Patrick. C'est à elle qu'on offrait les premiers-nés de chaque portée et les rejetons de chaque clan. C'est vers elle que vint Tigernmas, fils de Follach, roi d'Irlande, à Samain, avec les hommes et les femmes d'Irlande pour l'adorer et ils se prosternèrent tous devant elle. Les sommets de leurs fronts, les cartillages de leurs nez, les extrémités de leurs genoux et les pointes de leurs coudes se brisèrent, si bien que trois quarts des hommes d'Irlande moururent dans ces prosternations. D'où le nom de Paine de la Prosternation...".

Mais ce texte, ainsi que nous l'avons déjà signalé, n'est guère plus sérieux que son homologue du Dindshenchas métrique. Il sent l'arrangement chrétien joignant et confondant le thème des prémices offertes à Yahvé et un culte paiën de la Pierre de Fal arrangé à la mode hagiographique. On pourrait voir aussi et surtout dans Crom Cruaich -autre nom de la Pierre de Fal - et dans le nombre et la disposition des idoles qui l'entourent une préfiguration lointaine des douze chevaliers de la Table Ronde sous la présidence du roi Arthur. Sérieux ou nom, le thème est mythique.

À la fin de l'été, la fête de Samain reprend le thème producteur de la Lugnasad du mois d'août:

"...Il y avait un roi célèbre en Irlande, Cormac, fils de Conn. Il y avait aussi un roi d'Ulster en ces temps-là, Fergus aux dents noires. Fergus avait deux frère: Fergus aux longs cheveux et Fergus " feu de Breg ". La suite de Cormac était à Tara en ce temps-là et la suite de chaque de chaque roi suprême d'Irlande y était aussi dans l'intention de faire le festin à Tara, à savoir quinze jours avant Samain, le jour même de Samain et quinze jours après Samain. La raison pour laquelle ils se réunissaient lors de chaque Samain était la maturité des glands et des fruits...".

Mais on comprend très vite que ces glands et ces fruits ne sont pas l'essentiel. Le bas peuple de l'époque ne règle pas l'ordonnance du festin de Tara et les guerriers ne vont pas s'occuper du feu druidique. Il serait imprudent de tirer d'un texte comme celui que nous venons de citer la conclusion que Samain était une fête à caractère agraire. Du reste ce même texte souligne immédiatement les aspects juridiques:

"...Voici la raison pour laquelle on célébrait la fête de Samain: parce que les lois étaient faites là par les hommes d'Irlande et que personne n'osait les transgresser jusqu'à ce qu'ils se fussent réunis à nouveau au bout d'un an. Et quiconque les transgressait était bani des hommes d'Irland...".

Ce qui domine de loin la fête de Samain, c'est le grand banquet royal et militaire:

"...L'année où l'on divisa la province d'Ulster en trois parties on fit le festin de Samain chez Conchobar à Emain Macha. La mesure du festin était ainsi: cent cuves de chaque boisson. Les officiers de la maison de Conchobar dirent que tous les nobles Ulates ne seraient pas de trop pour la consommation de ce festin à cause de sa qualité...".

Et, comme à tout banquet,

"...les Ulates furent une fois en grande ivresse à Emain Macha. Il arriva alors entre eux de grandes disputes et comparaisons de victoires, à savoir entre Conall, Cuchulainn et Loegaire"

Nous n'en finirions pas de citer toutes les phrases de ce genre. Ivresse et querelles servent de toile de fond à toutes les descriptions de la fête. On en conçoit aisément les effets sur des esprits prêts à l'amplification et au dirthyrambe.

Les boissons courantes étaient la bière et l'hydromel. Mais quand le roi de canton ou de province était assez riche, ou qu'il se trouvait là un druide ou une fée assez puissante pour opérer le miracle ( ce dont on connaît peu d'exemples!), on buvait du vin, denrée de luxe, précieuse et rare en Irlande. Le roi Muirchertach en fait l'expérience queques jours avant sa mort:

"...Puis le roi rentra avec sa suite dans la forteresse. Quand ils eurent regardé pendant un moment le combat on leur apporta un peu d'eau de la Boyne et le roi dit à la jeune fille d'en faire du vin. La jeune fille remplit alors trois cuves d'eau et jeta sur elles un charme. Il ne leur vint jamais sur terre de vin qui eût meilleur goût et plus de force. Elle fit ensuite des porcs mystérieux et magiques avec de la fougère. Elle donna le vin et les porcs à l'armée et ils en consommèrent jusqu'à ce qu'ils fussent rassasiés. Elle promit cependant de leur en donner toujours autant chaque jour à perpétuité. Et Muirchertach dit: " Il n'est jamais venu ici de nourriture comme la nourriture que vous voyez ".

La viande de porc et le vin, la bière et l'hydromel donnent accès à l'éternité. Peut-on rêver nourritures plus agréables et plus substantielles, même si elles ne sont que l'illusion d'un moment fugitif, le simple reflet d'une ivresse sacrée? Leur consommation comporte toutefois des risques parce que la fréquentation et la jouissance des êtres et des choses de l'Autre Monde n'est ni anodine ni gratuite:

"...La race de Tadg, fils de Cian, veilla sur le roi cette nuit-là quand fut terminée la consommation de ce festin druidique. Quand le roi se leva le lendemain matin, c'est comme s'il avait été dans un mal de langueur et c'est ainsi qu'était aussi quiconque avait consommé le vin et la viande mystérieuse et druidique que Sin avait servis à ce festin".

Point n'est donc besoin de trop expliquer la "faiblesse des Ulates" dont tous, excepté Cuchulainn, étaient atteints à la fête de Samain. Ils n'avaient, pendant cinq jours et quatre nuits, ou cinq nuits et quatre jours, pas plus de force qu'une femme en couches. La participation aux visions divines avait sa contrepartie matérielle.

Voici approximativement comment pouvait se passer une fête de Samain à une cour d'Irlande. Le texte dont nous extrayons la description fait partie du cycle ossianique. C'est le Bruiden bheg na hAlmaine ou "Le Petit Hôtel d'Allen": il est relativement tardif et le manuscrit date du XVIIième siècle. Mais la langue est le moyen-irlandais et les coutumes pourraient être celles de l'époque de La Tène, quelque part en Gaule à la belle époque de l'expansion celtique. Les nobles d'Irlande étant réunis en foule chez Finn,

"...Finn s'assit alors sur le siège du héros au centre de l'hôtel. Goll l'aimable, fils de Morna, sur l'autre siège du héros, et les nobles de leurs suites de part et d'autres de chacun d'eux. Chacun s'assit après eux suivant sa noblesse et son patrimoine à l'endroit déterminé et convenable, comme cela avait été leur coutume auparavant en tout endroits et en tout temps.

Alors les serviteurs se levèrent en vraie foule pour servir et approvisionner l'hôtel. Ils prirent des coupes à boire riches de pierres précieuses avec pures gemmes de cristal, d'un art parfait pour chaque gobelet brillant. Et l'on servit des boissons, fortes et fermentées, des liqueurs agréables et douces à ces bons guerriers. La joie grandit chez leurs jeunes gens, la hardiesse et l'esprit chez leurs guerriers, la douceur et la modestie chez leurs femmes, le savoir et la prophétie chez les poètes.

Alors se leva un héraut, tout droit et promptement. Il secouait une rude chaîne de fer pour réprimer les serviteurs et les rustres. Il secouait une longue chaîne de vieil argent pour réprimer les nobes et les seigneurs des Fianna, de même que leurs hommes d'art. Ils écoutèrent tous en silence. Fergus à la Bouche Blanche se leva, à savoir le file de Finn et des Fianna. Il chanta des chants, des lais et des beaux poèmes sur ses ancêtres et parents en présence de Finn, fils de Cumall. Finn et Oisin récompensèrent le poète merveilleusement, avec les plus nobles trésors et des richesses. Puis le file alla en présence de Goll, fils de Morna et lui récita les légendes des Forteresses, des Destructions, des Razzias, des Courtises de ses ancêtres et parents. Les fils de Morna furent joyeux et de bonne humeur à cause de ces compositions poétiques ".

Peu de récits mettent aussi fortement en relief le rôle capital du file lors d'une fête solennelle, la générosité somptueuse du souverain et de ses invités de marque, la joie et l'abondance qui règnent au festin. Si par la suite les choses tournent mal et qu'il faut avoir recours au héraut à cause des querelles et des coups d'épées, aucun druide n'en est responsable. Au contraire, ce sont les druides et les filid qui apaiseront les colères et feront cesser les violences.

On comprend alors que le premier hagiographe officiel de saint Patrick, Muirchu, ait vitupéré la fête de Samain, parodiant sans le vouloir le très péjoratif genus vatum medicorumpque de Pline, "cette engeance de vastes et de médecins":

"...Il se produisit cette année-là une cérémonie d'idôlâtrie que les païens avaient coutume de célébrer avec des incantations nombreuses, des invocations magiques et plusieurs autres superstitions idolâtres, les rois, les princes, les chefs, les seigneurs, les nobles de la nation et un plus grand nombre encore d'incantations, de devins et de toutes sortes de magiciens ou de docteurs ayant été appelés chez Loegaire, comme jadis le roi Nabuchodonosor, à Tara, leur Babylone, la même nuit que la Pâque de saint Patrick".

Était-ce Samain ou Beltaine? On ne sait trop. De toute façon les noms de Nabuchodonosor et de Babylone sont les deux verrues d'une comparaison évoquant des excès dont les rois d'Irlande étaient bien incapables, même et surtout à Tara. La Pâque de saint Patrick contrevient à son propre calendrier et le latin de Muirchu, tout irlandais qu'il soit, est bien pâle à côté des pierres précieuses du Petit Hôtel d'Allen.

Le festin d'abondance et d'ivresse condense, récapitule et clôt la saison militaire. Mais Samain comportait aussi, comme chaque assemblée irlandaise , des aspects légaux et juridiques:

"...Les règlements, les lois et les devoirs étaient fixés et les avis des hommes d'Irlande étaient pris à cette assemblée. Il y avait trois hautes assemblées en ce temps-là, à savoir le festin de Tara à Samain - car c'était la Pâque des Paiëns - et tous les hommes d'Irlande aidaient le roi à tenir cette assemblée, la foire de Tailtiu à Lugnasad et la grande assemblée d'Uisnech à Beltaine. La préparation du festin de Tara durait sept ans, et c'est au bout de sept ans qu'avait lieu l'assemblée générale de tous les hommes d'Irlande au festin de Tara".

La périodicité du festin de Tara n'est pas identique dans tous les textes. Pour l'auteur du Livre des Droits il avait lieu tous les sept ans. Le roi d'Ulster

"...devait payer son siège à Uisneach en prenant sa place tous les sept ans et c'est aussi le droit de chaque roi provincial d'Irlande. Après quoi ceux-ci demandaient au roi de Tara de faire le festin de Tara. Les rois des provinces acquéraient leurs sièges à Uisneach et le paiement, le prix qu'ils en donnaient était celui-ci, à savoir " l'anneau du héros " en or rouge que chaque prince portait à la main et qu'il quittait à son siège pour boire. Car lorsque ces rois avaient mangé au festin de Tara les assemblées d'Irlande étaient dissoutes pour sept ans, si bien qu'ils ne prenaient aucune décisions sur les dettes, les débiteurs et les querelles jusqu'au prochain festin, au bout de sept ans".

Pour le transcripteur du récit de la Maladie de Cuchulainn le festin est annuel. Pour Keating cependant, il avait lieu tous les trois ans et sa description confirme et à comprendre le passage du Livre des Droits que nous venons de citer. En outre les druides y apparaissent sous le nom de "docteurs":

"...Or, le festin de Tara était une assemblée royale et générale, comme un parlement, et tous les docteurs d'Irlande se rencontraient tous les trois ans à Tara lors de Samain pour y ordonner et y renouveler les règlements et les lois et pour y approuver les annales et les archives d'Irlande. On préparait aussi un siège pour chaque noble d'Irlande suivant son rang et son titre. On y préparait encore un siège pour chaque chef qui commandait les soldats au service du roi ou des seigneurs d'Irlande. C'était encore la coutume au festin de Tara que fût mis à mort quiconque comettait violence ou vol, qui frappait quelqu'un d'autre ou attaquait par les armes, le roi seul ayant le pouvoir, et personne d'autre, de lui pardonner une telle action. Ils avaient coutume encore de passer six jours à boire ensemble avant la séance de l'assemblée royale, c'est-à-dire toirs jours avant Samain et trois jours après la fête, concluant la paix et nouant des liens d'amitié entre eux".

Dans d'autres textes la durée de la fête s'allonge s'allonge jusqu'à six semaines et nous devons avoir là la trace d'une ancienne organisation hiérarchisée de la fête suivant le roi ou la province à qui la préparation en était confiée. Rien en tout cas ne plaide pour la simplicité de l'étiquette ou du rituel. Quant à la sanction frappant tout coupable qui enfreignait l'interdiction de violence ou de vol, le Dindshenchas nous en donne incidemment un exemple qui nous intéresse beaucoup plus que la notice topoymique dont il est le prétexte:

"Garman le Rude, fils de Boimm Lecc, fut noyé là par Cathair le Grand dans la source de Port Caelranna( "le Port de la Pointe Étroite"), car c'était son premier nom et c'est là que le lac surgit. Cathair faisait le festin de Tara à Samain, trois jours avant et trois jours après Samain, sans vol et sans violence, sans dispute, sans saisie, sans inimitié, sans enlèvement. Mais Garman vola le diadème d'or de l'épouse de Cathair, l'assemblée étant ivre. Garman partit avec le diadème de la reine, et avec les gens de Cathair à sa poursuite. Ils le rattrapèrent à la source de Caelrind et c'est quand ils étaient en train de le noyer que le lac surgit".

Le banquet rituel est réservé aux hommes, comme il sied à une cérémonie spécifiquement militaire et, disons-le, déjà féodale. Mais ce n'est pas un trait tardif car il en est ainsi dans cette contrefaçon ou parodie de festin de Tara qu'est le Festin de Bricriu: hommes et femmes y festoient dans des salles séparées. On notera la présence des docteurs, indispensables pour débrouiller les complications interminables des généalogies, des titres et des prérogatives de tout un chacun. Il faut insister sur l'obligation de paix et d'amitié: beaucoup de récits épiques décrivent des accidents rompant la belle ordonnance de la fête.

Mais on ne légifère pas dans le désordre et la peine de mort appliquée aux fauteurs de troubles nous rejette dans l'aspect religieux: ni querelle ni violence ne sont tolérées parce que les druides sont là, préparent, ordonnent, dirigent le festin suivant les normes traditionnelles. C'est bien la caisc na ngenti, la " Pâque des Païens " dont parlent les ordalies, mais à une autre date et ayant pour victime sacrificielle, non pas le doux agneau pascal du christianisme, mais l'animal de science et de souveraineté, le porc ( ou le sanglier) dévolu au Dagda et à Lug.

À propos du nom définissant la fête, P.W. Joyce distingue les sens de féis "festin", dail "assemblée", oenach "foire", qui sont usuels mais non synonymes. Ces distinctions sont précises et nécessaires. Elles ne sont pas les seules. Mais en réalité il n'y a de nom sincère, global, signifiant, que celui de la fête, Samain, comme dans le cas de toutes les autres fêtes. Chacun des mots que nous venons d'énumérer en désigne un aspect. L'indication est à interpréter très probablement dans le sens d'une répartition fonctionnelle, par classe sociale, des cérémonies. La classe guerrière a droit au festin, le vulgaire de la foire, les docteurs s'occupent de l'assemblée légale et, antérieurement au christianisme, des sacrifices et des cérémonies religieuses. Le souvenir des jeux a subsisté dans le folklore. Cela étant, la date de Samain est le tournant de l'année celtique.

Car c'est bel et bien à ce rôle de charnière entre deux années que Samain doit sa fonction essentiellle d'intermédiaire entre le monde humain et le cosmos divin. Un an et un jour étant, dans la conception celtique du temps, l'équivalent de l'éternité, il suffit que le moment envisagé, en l'occurrence Samain, soit une "période close", n'appartenant, ni à l'année qui se termine ni à celle qui commence, pour que les événements qui s'y produisent échappent aux contingences des deux dimensions. À Samain l'Autre Monde est partout présent et on y accède encore bien plus vite si l'on se réunit là où il a coutume de manifester, dans les endroits consacrés. L'éternité n'est pas non plus le lot normal des humains et, quand ils y participent, il faut bien que quelqu'un les y aide ou les y oblige. C'est à cette fin que les gens du sid viennent sur terre et que les druides les laissent faire. Le temps généralement froid et sombre de novembre, le vent de nord-ouest qui vient de chez les morts, les longues nuits, propices aux réunions et aux banquets font le reste. À priori ce ne sont pas seulement quelques récits isolés qui situent leurs descriptions à Samain, mais bel et bien tous les récits:

- qui impliquent une réunion ou un banquet royal;

- qui décrivent un conflit avec les puissances de l'Autre Monde, l'intervention dans les affaires humaines de puissances venues de l'Autre Monde ou, éventuellement, une irruption temporaire des humains dans l'Autre Monde;

- qui mettent en scène, très souvent concuremment avec un banquet, une mort de roi ou de héros pour des raisons pratiquement invariables: rupture ou violations d'interdits, mauvaise conduite ou guerre injuste.

Autant dire que la fête de Samain est le point crucial du légendaire irlandais. C'est une période close solennellement inaugurée par les druides qui se servent à cette fin du plus puissant de leurs moyens d'action, le feu: à la veille de Samain tous les feux d'Irlande doivent être éteints sous peine d'amende:

"...(Tuathal) construisit donc Tlachtgha dans la partie du Munster allant avec Midhe, et c'est là que le feu de Tlachtgha fut institué. C'est là qu'avaient l'habitude de se réunir et de s'assembler les druides d'Irlande pendant la nuit de Samain pour faire des sacrifices à tous les dieux. C'était à ce feu qu'ils brûlaient leurs victimes et il était obligatoire, sous peine d'amende, d'étouffer tous les feux d'Irlande cette nuit-là".

Et nous avons un bon exemple de fermeture du sid par accord tacite des puissances humaines et divines à la fin du récit de la Maladie de Cuchulainn:

"...Les druides lui donnèrent ( à Cuchulainn) le breuvage d'oubli. Quand il eut bu le breuvage il ne se souvint plus de Fand ni de tout ce qu'il avait fait. Ils donnèrent en outre le breuvage d'oubli de sa jalousie à Emer car elle n'était pas mieux que lui. Manannan agita aussi son manteau entre Cuchulainn et Fand pour empêcher à jamais qu'ils se rencontrassent".

Tout se joue dans l'intervalle et la présence des druides est nécessaire pour que les humains résistent à l'épreuve. Quand les druides sont absents ou que les guerriers ne respectent pas la règle du festin pacifique, c'est alors que surgissent les querelles et les difficultés. La Maladie de Cuchulainn dure également un an, entre deux fêtes de Samain et, sans les druides, le héros resterait fou. Mais sa maladie n'a pas dérangé ceux qui le soignent plus de quelques jours, au contraire de Bran dont le voyage dure plusieurs siècles.

Samain peut aussi être sinistre:

"...Ailill et Medb étaient une nuit de Samain dans le Rath de Cruachan avec toute leur suite. Ils étaient en train de faire cuire des aliments et deux prisonniers avaient été pendus par eux le jour précédent. Ailill dit alors: " Celui qui mettrait un lien à la jambe d'un des deux prisonniers qui sont à la potence aurait de moi, pour cela, la récompense dont il aurait envie ". Grandes étaient l'obscurité de la nuit et son horreur, et les démons se montraient toujours cette nuit-là. Chaque homme sortit à son tour pour essayer cette nuit-là et c'est rapidement qu'il revenait dans la maison".

Quand le roi subit la mort rituelle, blessé à mort par l'ennemi, noyé dans un tonneau de vin ou de bière et brûlé viv dans l'incendie de la maison royale, c'est toujours à Samain que de tels événements se produisent. À Samain meurent les dieux et les héros, ont lieu toutes les batailles de la mythologie et de l'épopée. Tous les événements importants s'y consentrent, y ont leurs signes avant-coureurs aussi bien que leurs épilogues. Le temps entier s'y résume. C'est la raison pour laquelle Samain possède le redoutable privilège d'être le moment où, selon l'expression de M.L. Sjoestedt, "tout le surnaturel se précipite, prêt à envahir le monde humain". L'expression est belle mais il faut maintenant la corriger ou, au moins, l'adapter: le contact de l'homme et du divin a pour premier moyen une suspension ou une interruption du cours du temps humain.

Samain et Beltaine sont, en conclusion, les deux pôles de l'année celtique, partagée entre la lumière et la nuit, comme il convient à une conception du temps qui se réclame d'origines nordiques. Si forte a été cette conception, si générale et si contraignante, qu'elle subsiste encore dans le texte célèbre et étrange dit Teanga bithnua "la langue perpétuelle", traité purement chrétien énumérant les merveilles du mon monde, du paradis et de l'enfer:

"...Il y a dans cette mer une île dont le sable est d'or, et il y une autre mer que l'on voit monter de Beltaine à Samain et descendre de Samain à Beltaine, c'est-à-dire une moitié de l'année à croître et une moitié à décroître. Les bêtes de cette mer et les baleines crient aussi longtemps qu'elle monte et elles se taisent aussi longtemps qu'elle descend".